Politique

La nouvelle droite européenne bouscule les partis traditionnels

Le château féerique qui domine le centre de Schwerin a été achevé en 1857. La même année, l’Allemagne était secouée par une crise financière mondiale.

En pleine tourmente économique, les paysans de la ville et de la région environnante — aujourd’hui le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale — étaient empêchés d’émigrer.

Près de 170 ans plus tard, la région est de nouveau au cœur d’une tempête politique. Cette fois, c’est un séisme électoral qui menace jusqu’au chancelier allemand, dans un contexte moderne marqué par la crise du coût de la vie.

« Autrefois, les gens considéraient le populisme comme un simple rhume ou une petite grippe qui touchait les démocraties partisanes européennes », explique Daniel Fiss, étoile montante de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti de droite radicale, installé dans un parc au bord du lac avec vue sur le château, classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

Le responsable de la campagne électorale de l’AfD pose désormais ouvertement la question : « Le populisme est-il peut-être en train de devenir la nouvelle normalité ? »

Quelques jours plus tard, l’AfD remportait en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sa deuxième élection régionale en autant de semaines.

La capitale du Land, Schwerin, en est devenue l’un des symboles.

Schwerin Castle is the home of the state parliament of Mecklenburg-Vorpommern in northern GermanySchwerin Castle is the home of the state parliament of Mecklenburg-Vorpommern in northern Germany

## La débâcle de la CDU

Le parti de centre droit de Friedrich Merz, la CDU, a quant à lui subi une déroute historique. Avec 4,9 % des voix, il est passé sous le seuil des 5 % nécessaire pour entrer au parlement régional, une première dans l’histoire du parti.

Le triomphe des populistes s’inscrit dans une tendance plus large : partout en Europe, les partis traditionnels de centre droit sont confrontés à la poussée de formations plus radicales qui cherchent à les remplacer.

Ces dernières années, les partis de droite radicale ont remporté des élections ou enregistré des progressions spectaculaires en Autriche, en Finlande, en France, en Italie, aux Pays-Bas et en Suède.

Selon une analyse des résultats électoraux, la part des suffrages pondérée par la population obtenue par les partis de centre droit européens est tombée à un plus bas historique de 33,5 % en 2026.

Pour de jeunes militants de droite interrogés par le *Telegraph*, le centre droit est tout simplement « en train de disparaître » en Europe. Une évolution qu’ils attribuent notamment à la crise du coût de la vie.

Toute une génération doit désormais envisager la possibilité de vivre moins bien que ses parents. En réaction, une partie de la jeunesse se tourne vers un nationalisme conservateur, rejetant la mondialisation, le « wokisme » et l’ouverture des frontières.

Le phénomène contraint les formations traditionnelles de droite à choisir : se déplacer vers le centre et risquer de perdre leur électorat, ou adopter une ligne plus dure au risque de disparaître.

## Un ancien extrémiste devenu cadre de l’AfD

La victoire de l’AfD à Schwerin est d’autant plus frappante que certains de ses responsables ont eux-mêmes un passé dans les milieux extrémistes.

Daniel Fiss, 33 ans, affirme avoir rompu avec ce passé pour rejoindre la droite démocratique.

« Entre 2008 et 2013, j’étais actif au sein de l’organisation de jeunesse du NPD », raconte-t-il, faisant référence au Parti national-démocrate d’Allemagne, une formation néonazie aujourd’hui connue sous le nom de *Die Heimat*.

« Mais je me suis dit que je devais sortir de cette scène extrémiste. J’ai décidé de m’engager dans la droite démocratique, c’est-à-dire de défendre politiquement l’idée d’une droite démocratique capable de rassembler la population. »

Les détracteurs de l’AfD, parmi lesquels figurent les services de renseignement allemands, considèrent toutefois le parti comme une formation d’extrême droite.

Pour M. Fiss, les véritables extrémistes sont précisément les militants du NPD qu’il a quittés depuis longtemps et dont il affirme avoir rejeté les convictions.

Son recrutement à Schwerin s’inscrit dans une stratégie déjà utilisée en Saxe-Anhalt, où Ulrich Siegmund, le chef régional de l’AfD, s’était lui aussi appuyé sur d’anciens membres de groupes néonazis ayant rompu avec leur passé.

A Trabant car with an AfD party flag on its roof during election campaigning in Oranienbaum in JuneA Trabant car with an AfD party flag on its roof during election campaigning in Oranienbaum in June

## Friedrich Merz fragilisé

La débâcle de la CDU en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale a considérablement affaibli Friedrich Merz.

À peine 18 mois après son arrivée au pouvoir, le chancelier est confronté à des niveaux de popularité historiquement bas, tandis que l’AfD, eurosceptique, hostile à l’immigration et favorable à la Russie de Vladimir Poutine, est devenue la première force politique du pays dans les sondages.

Daniel Fiss estime que M. Merz pourrait connaître le même sort que son prédécesseur social-démocrate, Olaf Scholz, dont la coalition avait éclaté avant la fin de son mandat.

« Je ne pense même pas que tout soit nécessairement lié à M. Merz, même si ses faiblesses en matière de leadership sont évidentes », affirme-t-il. « Je pense que Merz n’est que le symptôme de ce que nous observons actuellement en Allemagne : l’effondrement du centre politique. »

Selon lui, l’AfD est devenue la seule véritable option conservatrice après des années de recentrage de la CDU.

« Pendant des années, il y a eu un vide à droite en Allemagne. La CDU a complètement abandonné cet espace », estime-t-il.

« Nous ne sommes pas un parti extrémiste. Nous voulons certainement transformer en profondeur le climat politique, mais nous entendons le faire strictement dans le cadre démocratique. »

Les services allemands de renseignement intérieur ne partagent pas cette analyse. L’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV) considère l’AfD comme un parti d’extrême droite à caractère extrémiste, une qualification que la formation conteste devant les tribunaux.

Les sections orientales de l’AfD, notamment celle de Schwerin, font l’objet d’une surveillance des autorités. Les services de renseignement sont notamment autorisés à intercepter les communications téléphoniques de certains membres.

Friedrich Merz accuse pour sa part ses adversaires de préparer une forme de « nettoyage ethnique » visant les personnes issues de l’immigration à travers leur projet de « remigration ».

Daniel Fiss predicts that the Chancellor, Friedrich Merz, will be brought down by the rising popularity of the AfDDaniel Fiss predicts that the Chancellor, Friedrich Merz, will be brought down by the rising popularity of the AfD

## Le « cordon sanitaire » face à l’AfD

Les partis traditionnels allemands maintiennent une *Brandmauer*, littéralement un « mur coupe-feu », destiné à empêcher toute coalition avec l’AfD aux niveaux régional et fédéral.

Cette stratégie vise à maintenir le parti à l’écart du pouvoir. Elle devrait encore empêcher l’AfD de prendre la tête du gouvernement régional.

Mais à mesure que la formation dirigée par Alice Weidel accumule les victoires, ce « cordon sanitaire » risque de devenir de plus en plus difficile à maintenir, estime Daniel Fiss.

Selon lui, la CDU finira par être contrainte de se déplacer vers la droite.

« Je pense qu’ils finiront par trouver un arrangement, en votant avec l’AfD ou en coopérant avec elle sur certaines questions de fond. Nous devons nous y préparer. »

L’AfD a réussi à mobiliser environ 66 000 électeurs du Land qui ne votent habituellement pas. Elle est devenue la première formation politique avec 38,2 % des suffrages, contre seulement 4,9 % pour la CDU.

Son meilleur score a été enregistré chez les 45-59 ans, avec 47 %, suivis des 35-44 ans avec 46 % et des 60-69 ans avec 41 %.

Mais le parti a également réussi à s’implanter fortement chez les jeunes. Il a recueilli environ 32 % des voix chez les 25-34 ans et 36 % chez les 16-24 ans.

Le même phénomène a été observé en Saxe-Anhalt, autre Land de l’est de l’Allemagne qui a voté en septembre. L’AfD y a obtenu un score record de 43,8 %.

Plus de la moitié des électeurs âgés de 35 à 44 ans et de 45 à 59 ans ont voté pour elle. Chez les 18-24 ans, le parti a recueilli 41 % des suffrages, contre 43 % chez les 25-34 ans.

Alice Weidel (waving) is the leader of AfD parliamentary group in Germany’s federal parliament, the BundestagAlice Weidel (waving) is the leader of AfD parliamentary group in Germany’s federal parliament, the Bundestag

## L’héritage de l’Allemagne de l’Est

Jan Mueller, politologue à l’université de Rostock, estime que l’histoire de l’ancienne Allemagne de l’Est contribue à expliquer pourquoi la région est devenue le bastion de l’AfD.

Une population vieillissante et peu nombreuse, un déficit de femmes et une certaine nostalgie d’une identité « est-allemande » auraient contribué à renforcer le vote en faveur du parti.

« Le coût de la vie est élevé, on le voit notamment à la station-service. Les revenus sont très faibles ici et le fossé entre les villes et les zones rurales est considérable », explique-t-il.

Selon lui, ces préoccupations gagnent désormais l’ouest de l’Allemagne, alors que certaines industries traditionnelles disparaissent et que l’économie allemande traverse une période difficile.

La vieille promesse faite aux jeunes générations — travailler dur pour vivre mieux que leurs parents — « n’existe plus », estime-t-il.

« Les partis du centre, à droite comme à gauche, n’ont pas de réponse à apporter. »

Daniel Fiss partage ce constat.

« Les vieux partis n’ont tout simplement pas de réponse. À moyen terme, ce centre politique n’existera plus. Il va subir une restructuration complète au cours des prochaines années. »

## De Londres à Paris, la même poussée

Pour illustrer son propos, il cite le Royaume-Uni, où Reform UK, le parti de Nigel Farage, a brièvement dépassé le Labour dans un sondage publié à la veille du congrès travailliste.

« Ni les travaillistes ni les conservateurs ne semblent savoir comment contenir ce phénomène. Il suffit de regarder combien de chefs de parti ils ont fait défiler ces dernières années », affirme-t-il.

En France aussi, le centre politique est sur la défensive.

Marine Le Pen apparaît comme la favorite de la prochaine élection présidentielle. Depuis des décennies, elle cherche à normaliser l’image du Rassemblement national (RN), le parti fondé par son père Jean-Marie Le Pen, ancien dirigeant du Front national et négationniste de la Shoah, mort l’an dernier.

Comme l’AfD, le RN est eurosceptique et hostile à l’immigration. Marine Le Pen s’est toutefois éloignée de son ancienne proximité avec Vladimir Poutine, contrairement à l’AfD.

Déjà première force politique à l’Assemblée nationale, le RN a également réalisé une percée lors des élections sénatoriales de septembre, remportant 14 sièges et franchissant pour la première fois le seuil nécessaire à la constitution d’un groupe au Sénat.

Selon un récent sondage, Marine Le Pen a encore renforcé son avance au second tour de la présidentielle.

Elle devancerait nettement Édouard Philippe, ancien Premier ministre et principal candidat centriste, avec 57 % des voix contre 43 %.

Face à Jean-Luc Mélenchon, elle l’emporterait encore plus largement, avec 69 % contre 31 %, selon une enquête Toluna-Harris Interactive réalisée pour RTL et M6.

Comme l’AfD en Allemagne, le RN bénéficie d’une progression spectaculaire chez les jeunes électeurs.

En 2002, seuls 6 % des 18-24 ans et 13 % des 25-34 ans avaient voté pour le RN aux législatives. Lors des élections législatives anticipées de 2024, ces proportions étaient passées respectivement à 33 % et 32 %, faisant du parti la première force politique de l’Assemblée nationale.

Cette dynamique est également favorisée par la jeunesse de Jordan Bardella, président du RN, âgé de seulement 31 ans.

Marine Le Pen is a strong contender to replace Emmanuel Macron as French president next yearMarine Le Pen is a strong contender to replace Emmanuel Macron as French president next year

## « Le centre droit est en train de disparaître »

Yann Traiteur, 20 ans, est le plus jeune maire de France. Étudiant en sciences politiques, il a été élu en mars dans la commune vosgienne de Nomexy, qui compte environ 1 900 habitants. Il est devenu le premier maire RN de la région.

« La droite traditionnelle est effectivement en train de disparaître au niveau national. Partout en Europe, nous assistons à une recomposition de la droite », affirme-t-il.

« La droite doit désormais faire un choix : revenir vers le centre ou nous rejoindre et défendre ces convictions fondamentales que sont la souveraineté et le respect des traditions. »

M. Traiteur va plus loin : « J’espère qu’à l’avenir nous réussirons à nous débarrasser de l’ancienne droite. Le populisme s’est installé, mais il ne faut pas nécessairement le considérer comme quelque chose de négatif. Le contraire du populisme, c’est l’élitisme. Se tourner vers le peuple plutôt que vers les élites est précisément l’un des fondements de la démocratie. »

Selon lui, la confiance accordée par le RN aux jeunes militants et sa maîtrise des nouveaux moyens de communication expliquent en partie son succès.

## « Nous devons changer de cap »

À Schwerin, Jascha Dopp, 48 ans, était candidat de la CDU pour l’un des deux sièges disponibles au parlement régional.

Il reconnaît que l’AfD est « extrêmement » performante sur les réseaux sociaux, aussi bien dans son Land qu’en Saxe-Anhalt. Selon lui, cette maîtrise explique en partie son succès auprès des jeunes.

« Voulez-vous vraiment être le meilleur parti sur TikTok, ou voulez-vous apporter des solutions complexes et difficiles aux problèmes réels de la vie quotidienne ? La réponse est probablement : il faut faire les deux. »

Fonctionnaire de profession, M. Dopp envisage désormais de quitter la politique pour rejoindre l’armée.

Son diagnostic est sans détour :

« Nous devons changer de cap. La CDU doit changer de cap. Le gouvernement fédéral doit changer de cap. Nous devons expliquer ce que nous voulons faire, pourquoi c’est important et comment nous allons le faire. Et ensuite, nous devons tenir nos promesses. »

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