**En Russie, certains commentateurs évoquent déjà un « nouveau Yalta ». La perspective d’une rencontre entre Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping pour discuter de l’avenir de l’Ukraine soulève de nombreuses interrogations : quel rôle Pékin chercherait-il à jouer, et quelles seraient les conséquences pour Kyiv, les Européens et les alliés traditionnels de Washington ?**
En Russie, certains commentateurs parlent déjà d’un « nouveau Yalta ».
L’allusion renvoie à la conférence de février 1945, au cours de laquelle les dirigeants des grandes puissances alliées avaient discuté de l’organisation de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Près de huit décennies plus tard, les dirigeants de trois grandes puissances pourraient se retrouver autour d’une table pour discuter de l’avenir du continent européen.
Mais cette fois, la Russie et les États-Unis seraient rejoints non pas par le Royaume-Uni, mais par la Chine.
Cette semaine, plusieurs informations ont fait état d’une possible rencontre entre Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping en marge du sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), prévu le mois prochain à Shenzhen, en Chine. Au programme : l’avenir de l’Ukraine.
Ni Washington ni Pékin n’ont confirmé la tenue d’un tel sommet. Pour autant, des analystes estiment qu’une place à la table des négociations représenterait une occasion importante pour la Chine d’affirmer son statut de grande puissance et son influence diplomatique, tout en se présentant comme un acteur international fiable.
« Si la Chine parvient à jouer les médiateurs et à contribuer à une paix durable et stable, cela conforterait sa position d’acteur majeur sur la scène internationale », estime Ja Ian Chong, professeur associé spécialiste de la politique étrangère chinoise à l’Université nationale de Singapour.
A seat at the table for Xi Jinping would grant China an opportunity to emphasise its global importance and influenceLa participation de Xi Jinping comporte toutefois des risques, pour la Chine elle-même, pour l’Ukraine et pour les alliés traditionnels des États-Unis.
« La situation n’est pas sans ambiguïté pour Pékin », souligne Ja Ian Chong. « Si les parties parvenaient à élaborer un accord qui finissait ensuite par s’effondrer, la crédibilité internationale de la Chine pourrait être remise en question. D’autres pays se tourneraient vers elle pour résoudre la crise, sans que l’on sache clairement ce que Pékin serait en mesure de faire. »
## Pékin, médiateur ou bénéficiaire diplomatique ?
D’après les informations disponibles, l’initiative des discussions trilatérales viendrait davantage de Vladimir Poutine que de Xi Jinping ou de Donald Trump. Le président russe doit participer au sommet de l’APEC pour la première fois depuis 2017.
Selon le *South China Morning Post*, des responsables chinois auraient accueilli favorablement cette idée en privé, sans toutefois chercher activement à la concrétiser.
Si la rencontre avait lieu, Pékin chercherait probablement avant tout à valoriser son rôle de pays hôte accueillant « deux dirigeants parias », estime William Yang, analyste spécialiste de l’Asie du Nord-Est au sein du groupe de réflexion International Crisis Group.
Mettre fin à la guerre en Ukraine ne serait pas nécessairement la priorité de la Chine, qui ne souhaite pas non plus provoquer la chute de Vladimir Poutine.
« Je pense que Pékin entend jouer le rôle de facilitateur et engranger des bénéfices diplomatiques symboliques, en travaillant sur son image, plutôt que de s’engager profondément dans un dialogue complexe qui pourrait déraper », explique William Yang au *Telegraph*.
Donald Trump and Vladimir Putin, pictured during the Russian president’s last Apec appearance in 2017La Chine est loin d’être un médiateur impartial. Malgré ses déclarations officielles de neutralité, elle s’est abstenue de critiquer directement Moscou et continue d’acheter du pétrole et du gaz russes, contribuant ainsi à soutenir l’économie russe en temps de guerre.
Des entreprises chinoises ont également été identifiées comme fournisseurs de composants destinés aux drones russes utilisés dans des attaques qui ont durement frappé des villes ukrainiennes.
À Kyiv, la méfiance est donc profonde. Le mois dernier, Volodymyr Zelensky a déclaré que, sur le plan politique, la Chine « n’était pas de notre côté dans cette guerre ».
Le président ukrainien a également insisté sur le fait que son pays devait impérativement participer à toute négociation concernant son avenir. Mais si un accord était conclu sans que Kyiv dispose d’un véritable pouvoir de décision, celui-ci pourrait servir à exercer des pressions sur les autorités ukrainiennes.
Volodymyr Zelensky is seen as mistrustful of the Chinese government## Les Européens et les alliés de Washington relégués au second plan
Un dialogue direct entre Xi Jinping, Vladimir Poutine et Donald Trump poserait également des questions aux alliés traditionnels des États-Unis, notamment le Royaume-Uni, les pays européens et le Japon.
Une rencontre informelle entre les trois dirigeants pourrait accentuer l’« anxiété stratégique » suscitée par les incertitudes entourant la fiabilité des engagements américains dans les rivalités entre grandes puissances, estime Wang Wen, directeur de l’Institut d’études financières Chongyang de l’Université Renmin, cité par le *South China Morning Post*.
Sergey Radchenko, spécialiste des politiques étrangères chinoise et russe à la School of Advanced International Studies de l’université Johns-Hopkins, estime également qu’une telle rencontre pourrait contribuer à « séparer les États-Unis de leurs alliés européens ».
William Yang souligne, pour sa part, qu’un rapprochement de ce type pourrait renforcer l’idée que Donald Trump privilégie une politique étrangère transactionnelle, fondée sur les échanges d’intérêts, au détriment de l’approche traditionnellement associée aux valeurs et aux alliances occidentales.
« Cette dégradation de l’image des États-Unis dans le monde pourrait profiter à Pékin, qui cherche à se présenter comme une grande puissance plus stable », analyse-t-il.
Mais les conséquences d’une telle rencontre pourraient dépasser largement le cadre du conflit ukrainien. La question de Taïwan pourrait également être concernée.
## Le précédent ukrainien pourrait peser sur le dossier taïwanais
Selon le *Wall Street Journal*, Vladimir Poutine aurait proposé ces discussions lors d’un entretien téléphonique avec Donald Trump le 9 octobre, donnant un aperçu de la position que le président russe souhaiterait défendre dans d’éventuelles négociations.
C’est également au cours de cet échange que le président américain aurait accepté l’achat de diesel russe et l’assouplissement de certaines sanctions visant Moscou. Une évolution que les autorités chinoises auraient observée avec attention.
« Dans l’ensemble, la Chine pourrait se sentir davantage encouragée si les discussions de l’APEC débouchent sur le maintien de cette position relativement conciliante de Donald Trump », estime William Yang.
« Cela indiquerait à Pékin que son poids économique et industriel face aux États-Unis, notamment sa domination dans le secteur des terres rares, demeure un levier très efficace lorsqu’il s’agit de négocier avec Washington sur la question de Taïwan. »
Pour la Chine, le scénario idéal pourrait ainsi consister à obtenir une place à la table des négociations, à parvenir à une déclaration commune aux termes suffisamment vagues, puis à éviter d’avoir à répondre des conséquences de l’accord.
« Pékin n’a aucune intention d’assumer la responsabilité de l’avenir de l’Ukraine », estime Temur Umarov, du Carnegie Russia Eurasia Center, cité par le média allemand DW.
Reste que, quels que soient les accords éventuellement conclus entre les trois dirigeants, la guerre ne se réglera pas à Shenzhen.
« Que le Kremlin le veuille ou non, l’Ukraine est un acteur qui dispose de sa propre capacité d’action », rappelle Temur Umarov.



