Alors que la France tente de se relever après un week-end d’émeutes, Emmanuel Macron s’apprête à participer à un fastueux dîner d’État au Qatar, à plus de 4 800 kilomètres de là.
Le président français, qui devait rencontrer l’émir du Qatar mardi dans le cadre d’une tournée dans le Golfe destinée à sécuriser les approvisionnements énergétiques, n’a que rarement paru aussi éloigné des préoccupations de ses concitoyens, tandis que les rues des villes françaises restent jonchées de débris de verre.
En laissant derrière lui un paysage politique en plein désarroi, Emmanuel Macron offre une occasion inespérée à Marine Le Pen, bien décidée à combler le vide du pouvoir lors de la prochaine élection présidentielle, prévue en avril, à laquelle le chef de l’État ne pourra pas se représenter après deux mandats.
Les violences rapprochent la dirigeante du Rassemblement national (RN) de son objectif : accéder à l’Élysée après trois tentatives infructueuses.
Marine Le Pen s’est positionnée en candidate du rétablissement de l’ordre, présentant ses adversaires comme incapables d’enrayer les destructions qui frappent les villes françaises, voire complices de celles-ci.
Ironie du sort, elle mène cette campagne sous bracelet électronique, après avoir été condamnée pour détournement de fonds européens.
*Lors de son allocution aux Français, Marine Le Pen a adopté un ton présidentiel, alors même qu’elle est contrainte de faire campagne sous bracelet électronique.*
Même dans le camp présidentiel, certains reconnaissent que les manifestations et les violences ont servi les intérêts de la dirigeante du RN.
Marine Le Pen’s address to the nation was presidential, even as she is forced to campaign with an ankle tagNathalie Loiseau, ancienne ministre chargée des Affaires européennes sous Emmanuel Macron, estime que ces événements « profitent à l’extrême droite ». « Ils tournent autour de la violence comme des vautours », a ajouté cette eurodéputée de premier plan.
Emmanuel Macron est apparu en fin de course politique depuis sa décision désastreuse de dissoudre l’Assemblée nationale en 2024 et de convoquer des élections législatives anticipées.
Le RN de Marine Le Pen est arrivé en tête en nombre de voix lors de ce scrutin, tandis que trois gouvernements soutenus par le président sont tombés en moins d’un an.
Désormais, celle qu’Emmanuel Macron avait battue lors de la dernière présidentielle fait figure de favorite pour lui succéder à l’Élysée, alors que son second quinquennat entre dans une phase de plus en plus chaotique.
La dissolution a privé le chef de l’État de sa majorité parlementaire et de sa capacité à faire adopter des réformes controversées, notamment sur les retraites, indispensables, selon ses partisans, pour réduire une dette publique française qui approche les 120 % du produit intérieur brut (PIB).
L’Assemblée nationale, dépourvue de majorité absolue, peine désormais à adopter un budget prévoyant des coupes destinées à dégager 46 milliards de livres sterling d’économies.
Dans le même temps, un mouvement étudiant dénonçant la dégradation des conditions d’enseignement et les coupes budgétaires s’est transformé en une contestation plus large du coût de la vie et du prix des carburants, avant de dégénérer en émeutes et en pillages au cours du week-end.
A student protest about poor school conditons morphed into riots and looting over the weekend*Une mobilisation étudiante contre la dégradation des conditions scolaires s’est muée en une vague d’émeutes et de pillages sur fond de colère sociale.*
Marine Le Pen s’emploie depuis des années à normaliser l’image du Rassemblement national, fondé par son père, Jean-Marie Le Pen, figure historique de l’extrême droite française et négationniste de la Shoah.
Emmanuel Macron et ses héritiers politiques centristes ont longtemps opposé au RN ses origines extrémistes et son manque d’expérience gouvernementale.
Mais alors que la France est secouée par les violences et que sa vie politique est paralysée, une partie des électeurs pourrait désormais se demander si une présidence Le Pen serait réellement pire que la situation actuelle.
Avant de s’envoler pour sa tournée au Moyen-Orient, Emmanuel Macron avait exprimé sa « colère et sa honte » face aux émeutes.
Son allocution n’a toutefois pas convaincu. Le président n’a annoncé aucune mesure concrète susceptible de rétablir l’ordre dans les rues, telle que la déclaration de l’état d’urgence. Un couvre-feu n’a finalement été annoncé que dans un second temps.
*Emmanuel Macron, photographié aux Émirats arabes unis, avait dénoncé les violences avant son départ pour le Moyen-Orient, sans présenter de réponse concrète immédiate. (AFP/Benoit Tessier)*
Édouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, représente le meilleur espoir du centre pour battre Marine Le Pen en avril. Mais sa campagne risque de s’enliser sérieusement.
Mr Macron, pictured in the UAE, spoke of ‘anger and shame’ before jetting off on his Middle East tour but offered no concrete action« J’aurais préféré des décisions et des initiatives pour rétablir l’ordre », a-t-il écrit, cherchant ainsi à prendre ses distances avec le chef de l’État. « Ce pays a besoin de quelqu’un qui commande. »
L’allocution de Marine Le Pen après les émeutes avait, quant à elle, les accents d’une présidente en attente de son investiture. Elle a dénoncé un pouvoir macroniste « à bout de souffle, épuisé, désorienté », privé, selon elle, de toute crédibilité et de toute autorité.
La cheffe du RN a néanmoins pris soin de reconnaître la légitimité des inquiétudes liées au coût de la vie. Un thème qui joue en sa faveur : son parti dénonce depuis longtemps le niveau élevé des prix des carburants.
Elle s’en est toutefois vivement prise aux « voyous » qui pillent les commerces et les centres-villes français, associant délibérément ces violences à la gauche divisée.
Le macronisme a contribué à affaiblir les partis traditionnels de gouvernement, à gauche comme à droite, tout en banalisant les courants les plus radicaux : l’extrême droite de Marine Le Pen et la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon.
Le leader de La France insoumise (LFI) est en train de prendre l’ascendant sur Raphaël Glucksmann, figure de la gauche sociale-démocrate, dans la bataille pour incarner la gauche lors de la présidentielle d’avril.
Si les émeutes renforcent l’image de Marine Le Pen comme candidate à l’Élysée, elles fragilisent en revanche celle de Jean-Luc Mélenchon.
La France insoumise avait soutenu les mobilisations étudiantes qui ont précédé les violences du week-end. Des militants du mouvement ont participé aux blocages et dénoncé ce qu’ils considèrent comme des violences policières.
Des voix réclament désormais l’interdiction de La France insoumise. Un militant de gauche a par ailleurs été arrêté dans le cadre de l’enquête sur l’incendie qui a ravagé l’hôtel de ville historique de Limoges.
*L’hôtel de ville de Limoges en flammes. (AFP/Pascal Lachenaud)*
Jean-Luc Mélenchon doit désormais trouver un équilibre délicat : soutenir les mouvements de contestation tout en se démarquant des violences. Faute de quoi, Marine Le Pen pourra continuer à le présenter comme la principale menace pour la France.
Dans les sondages, il devance de peu Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann dans la course à la qualification pour le second tour de la présidentielle.
Traditionnellement, les électeurs français se rassemblent dans un front républicain pour empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir. Mais ce réflexe pourrait s’affaiblir si Marine Le Pen devait affronter un candidat de la gauche radicale.
Selon les sondages évoqués dans l’article, Marine Le Pen battrait largement Jean-Luc Mélenchon au second tour et l’emporterait également face à Édouard Philippe, mais avec une avance plus réduite.
La dirigeante du RN sort ainsi renforcée de la crise, se présentant comme celle qui pourrait sauver une France trahie à la fois par son gouvernement et par la gauche. Son visage apparaît désormais sur les supports de campagne du parti, accompagné d’un slogan révélateur : « Une France apaisée ».
Pourtant, une éventuelle présidence Le Pen aurait peu de chances de tenir cette promesse. La future cheffe de l’État serait confrontée aux mêmes difficultés liées au coût de la vie et à une dette publique considérable, susceptible de menacer la stabilité de la zone euro.
Son élection pourrait également provoquer une mobilisation de la gauche dans la rue, faisant planer le risque de nouvelles violences et d’un regain de désordre.


