Politique

Courtisé par Poutine, Xi et Trump, le maître du jeu serbe face à son plus grand défi

Aleksandar Vučić s’est imposé comme un virtuose de l’équilibre géopolitique. Peu de dirigeants peuvent se targuer d’entretenir une « amitié à toute épreuve » avec le président chinois Xi Jinping tout en recevant les marques de soutien d’un Donald Trump préoccupé par l’influence croissante de Pékin.

Plus rares encore sont ceux qui sont accueillis avec autant d’égards à Moscou par Vladimir Poutine qu’à Bruxelles par Ursula von der Leyen.

Le président serbe, qui domine la vie politique de son pays depuis plus de quatorze ans, affronte pourtant aujourd’hui son défi le plus sérieux. L’élection législative anticipée qu’il vient de convoquer pourrait avoir des conséquences bien au-delà des frontières de ce pays de 6,5 millions d’habitants.

À 56 ans, Aleksandar Vučić arrive au terme de son deuxième et dernier mandat présidentiel en mai. Il entend désormais briguer à nouveau le poste de Premier ministre lors des élections prévues en octobre.

« L’équilibre sera sans doute le principal héritage du règne de Vučić », estime Helena Ivanov, chercheuse associée au Henry Jackson Society.

« De la même manière qu’il joue sur plusieurs tableaux à l’étranger, il pratique le même exercice d’équilibriste sur la scène intérieure. »

Selon elle, le président serbe « a perfectionné cette stratégie ». Mais une question revient chez ses détracteurs : « Avons-nous réellement bénéficié de cette politique ? »

Aleksandar Vučić welcomes Ukraine’s President Volodymyr Zelensky to a ceremony in Belgrade last monthAleksandar Vučić welcomes Ukraine’s President Volodymyr Zelensky to a ceremony in Belgrade last month

## Une élection pour reprendre l’initiative

Une victoire permettrait à M. Vučić de contourner la limite constitutionnelle imposée aux mandats présidentiels et de conserver son emprise sur le pouvoir.

Elle lui offrirait également l’occasion de reprendre la main après près de deux années de manifestations étudiantes qui ont profondément ébranlé son gouvernement.

Le mouvement de contestation est né après l’effondrement, en novembre 2024, de l’auvent de la gare de Novi Sad, qui avait fait 16 morts.

Les manifestations se sont rapidement transformées en un mouvement plus large dénonçant la corruption politique et le recul de la liberté de la presse. Au début du mois, il a en outre été révélé que le logiciel espion Pegasus avait été utilisé pour cibler les téléphones de dirigeants du mouvement étudiant.

En annonçant les élections, M. Vučić a lui-même reconnu que le pays avait traversé de « très fortes turbulences ».

Il a convoqué le scrutin quelques jours seulement après que des milliers de personnes se sont rassemblées à Belgrade pour les funérailles de Ratko Mladić, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie surnommé le « Boucher de Bosnie ».

Dans les années 1990, Aleksandar Vučić appartenait à un mouvement nationaliste radical qui soutenait les forces dirigées par Mladić pendant la guerre de Bosnie.

Il s’est depuis réinventé en conservateur pro-européen et a fondé le Parti progressiste serbe (SNS). Mais le socle nationaliste demeure une composante essentielle de son électorat.

Bruxelles avait clairement averti que des funérailles officielles pour un criminel de guerre seraient incompatibles avec le statut de la Serbie, candidate à l’adhésion à l’Union européenne.

La réponse de M. Vučić a consisté à organiser une cérémonie qui, sans être officiellement un événement d’État, en avait pratiquement toutes les caractéristiques.

Le président serbe n’y a pas assisté, mais plusieurs de ses ministres étaient présents. Bruxelles a protesté, sans toutefois prendre de mesures concrètes, hormis l’annulation d’une visite prévue du commissaire européen chargé de l’élargissement.

Une nouvelle illustration de la capacité de M. Vučić à ménager tous ses interlocuteurs.

Mourners at the funeral of Bosnian Serb military leader Ratko MladićMourners at the funeral of Bosnian Serb military leader Ratko Mladić

## Entre Moscou et Bruxelles

Depuis l’invasion de l’Ukraine, Belgrade a résisté aux pressions européennes visant à l’aligner sur les sanctions contre la Russie. Quatre ans plus tard, la Serbie entretient toujours des relations étroites avec Moscou.

En mai, M. Vučić s’est rendu à Moscou pour assister au défilé militaire organisé par Vladimir Poutine à l’occasion de la fête de la Victoire.

Deux mois plus tard à peine, la Commission européenne dirigée par Ursula von der Leyen recommandait pourtant d’ouvrir une nouvelle étape des négociations sur l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne, dont les États membres constituent le principal partenaire commercial de Belgrade.

La Serbie fait partie des six pays des Balkans occidentaux engagés, à des degrés divers, sur la voie de l’adhésion à l’UE. À Bruxelles, ce processus est considéré comme un moyen essentiel de contenir l’influence déstabilisatrice de la Russie dans la région.

L’Union européenne s’intéresse également aux importantes ressources en lithium de la Serbie. Elle cherche à réduire sa dépendance à l’égard de la Chine pour cette matière première essentielle aux technologies vertes et à l’industrie automobile électrique.

Mais l’influence économique de Bruxelles peine à se traduire en véritable levier politique face au gouvernement de M. Vučić, régulièrement accusé de dérive autoritaire.

Vučić (back, right) joined Xi Jinping and Vladimir Putin at a ceremony in Moscow last yearVučić (back, right) joined Xi Jinping and Vladimir Putin at a ceremony in Moscow last year

## Un rapprochement avec Trump

La Serbie n’est pas membre de l’Otan, qui avait bombardé le pays pendant la guerre du Kosovo. Aleksandar Vučić s’est néanmoins employé à cultiver une relation privilégiée avec Donald Trump.

Un projet de Trump Tower à Belgrade avait même été envisagé avant que Jared Kushner ne mette fin au projet sous la pression des manifestations.

Alors que le président américain fait pression sur Belgrade en raison de sa dépendance au pétrole russe, M. Vučić lui a promis un accueil digne d’un chef d’État s’il venait en Serbie.

Donald Trump peut compter sur une réception particulièrement chaleureuse dans un pays qui avait suivi avec satisfaction sa victoire contre Hillary Clinton, dont le mari, Bill Clinton, avait ordonné les bombardements de la Serbie en 1999.

M. Vučić a résumé sa position en déclarant à M. Trump : « Alors que certains peuvent se moquer de votre vision, la Serbie la comprend. Alors que d’autres peuvent craindre votre puissance, la Serbie la respecte. »

## Pékin, l’autre allié incontournable

Dans le même temps, le président serbe a noué avec la Chine l’une de ses alliances les plus étroites, malgré la rivalité croissante entre Pékin, Washington et Bruxelles.

Les deux pays se sont engagés à construire une « communauté Chine-Serbie partageant un avenir commun dans la nouvelle ère ». Une première en Europe, qui offre à Pékin un point d’ancrage stratégique dans la région.

European Commission President Ursula von der Leyen with President Vučić at the EU-Western Balkans Summit in June European Commission President Ursula von der Leyen with President Vučić at the EU-Western Balkans Summit in June

Les investissements chinois en Serbie ont fortement augmenté. Lors d’une visite d’État à Pékin en mai, Aleksandar Vučić s’est même vu décerner la « médaille de l’Amitié », la plus haute distinction chinoise pouvant être remise à un dirigeant étranger.

La Chine est désormais le deuxième partenaire commercial de la Serbie, derrière l’Union européenne. Pékin a également proposé d’aider Belgrade à construire sa première centrale nucléaire, à des conditions jugées avantageuses.

Pour M. Vučić, l’adhésion à l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie est autrement plus simple que l’entrée dans l’Union européenne. Celle-ci suppose des réformes longues, complexes et techniques, ainsi que des années de négociations pouvant facilement s’étendre sur une décennie.

Jusqu’à présent, Aleksandar Vučić est donc parvenu à préserver ses différentes alliances sans avoir à choisir clairement son camp.

##

## Le pari risqué des élections anticipées

Cette stratégie pourrait toutefois devenir beaucoup plus difficile après les élections anticipées.

Le scrutin lui donne la possibilité de reprendre le poste de Premier ministre, qui est, du moins sur le papier, plus puissant que celui de président.

Mais la coalition menée par son SNS fait face à une opposition sérieuse : la « Liste des étudiants », bras politique du mouvement de contestation, entend présenter des candidats n’ayant jamais été compromis par une carrière politique passée.

Dejan Pavlović, professeur à la faculté des sciences politiques de Belgrade, établit un parallèle avec les élections organisées cette année en Hongrie, qui ont entraîné la défaite de Viktor Orbán, le dirigeant autoritaire et allié de longue date de M. Vučić.

Selon lui, un scénario similaire pourrait se produire en Serbie : un challenger dépourvu de soutien médiatique et de ressources importantes pourrait malgré tout parvenir à remporter une victoire convaincante.

Vučić received China’s Friendship Medal from President Xi during a visit to Beijing in MayVučić received China’s Friendship Medal from President Xi during a visit to Beijing in May

Helena Ivanov souligne de son côté qu’Aleksandar Vučić aura attendu plus de 492 jours avant de céder à la principale revendication des étudiants : la convocation d’élections anticipées.

Le président serbe estime désormais être suffisamment solide pour les affronter. Il parie sur une victoire de sa coalition aux législatives pour affaiblir suffisamment le mouvement de contestation et reprendre ensuite le contrôle du pouvoir exécutif, avant de faire élire un proche à la présidence lors d’un scrutin ultérieur.

Aleksandar Vučić avance donc sur une ligne de crête.

Mais depuis plus d’une décennie, rares sont les dirigeants qui ont montré autant d’habileté à s’y maintenir.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page