Paris et Berlin ne sont depuis longtemps pas d’accord sur la direction que devrait prendre l’Union européenne en matière d’industrie de défense : faut-il privilégier le développement d’une base industrielle strictement européenne ou maintenir le marché ouvert aux partenaires extérieurs ? Alors que les besoins militaires de l’Europe ne cessent de croître, cette divergence est désormais arrivée à un point de rupture.
Avec le désengagement progressif de Washington du continent européen, la pression croissante exercée par la Russie sur le flanc oriental et les ambitions géopolitiques grandissantes de la Chine, l’Union européenne est confrontée à un besoin de renforcer ses capacités de défense comme rarement auparavant. Mais Paris et Berlin ne parviennent pas à s’entendre sur la manière d’y parvenir.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les dépenses militaires européennes ont fortement augmenté, sous l’effet notamment d’une administration américaine qui n’a cessé d’accuser ses alliés de profiter de la puissance militaire des États-Unis sans en assumer suffisamment les coûts.
La cinquième année de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, conjuguée à l’annonce par Washington d’un retrait de ses troupes stationnées en Europe, a encore renforcé les inquiétudes dans les capitales européennes. L’objectif est désormais double : accroître les capacités de défense du continent pour soutenir Kyiv et renforcer la dissuasion face à d’éventuelles menaces.
Pourtant, alors que les financements consacrés à la défense européenne n’ont jamais été aussi importants, les États membres ne disposent toujours pas d’une vision commune sur la manière de construire cette capacité : faut-il s’appuyer avant tout sur une industrie européenne ou continuer à travailler avec des alliés extérieurs ?
« Il s’agit réellement d’un désaccord au sein du camp pro-européen sur la meilleure stratégie à adopter pour bâtir une industrie forte en Europe et, surtout dans le domaine de la défense, pour garantir notre indépendance vis-à-vis de toutes les grandes puissances mondiales », a déclaré à Euronews l’eurodéputé Jean-Marc Germain (France, S&D).
## Deux visions qui s’opposent
Lorsque Friedrich Merz est devenu chancelier allemand l’an dernier, Paris et Berlin semblaient initialement se rapprocher sur la manière de répondre aux défis sécuritaires auxquels l’Europe est confrontée.
« Nous avons décidé de travailler ensemble pour garantir une préférence européenne dans les secteurs essentiels et critiques de la production industrielle, y compris dans nos marchés publics. Jusqu’à récemment, c’était un véritable tabou européen », déclarait Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse commune en août 2025.
Mais malgré cet engagement en faveur d’une préférence européenne dans les marchés publics, dont les contrats de défense devaient constituer un premier terrain d’expérimentation, les divergences stratégiques entre les deux pays n’ont pas tardé à refaire surface.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France défend l’idée d’une **autonomie stratégique européenne** : celle d’une Europe capable d’agir comme une puissance indépendante, distincte des grandes puissances mondiales, en s’appuyant notamment sur une force de dissuasion nucléaire souveraine et sur une industrie de défense capable de la soutenir.
L’Allemagne de l’après-guerre a, à l’inverse, traditionnellement privilégié une économie ouverte, considéré son excédent commercial comme un élément presque intangible de son modèle économique et maintenu ses dépenses militaires à un niveau relativement faible, en s’en remettant à l’OTAN pour assurer sa sécurité.
Depuis le début du second mandat de Donald Trump, Berlin a toutefois profondément infléchi sa politique budgétaire. Le gouvernement allemand a notamment exclu les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité du mécanisme constitutionnel de frein à l’endettement et s’est fixé pour objectif de porter les dépenses militaires à 3,5 % du PIB d’ici à 2029.
Ce repositionnement de l’Allemagne sur le plan militaire n’a cependant pas rapproché le pays de son principal partenaire européen. Il a au contraire mis en évidence une divergence profonde entre les deux approches.
« Nous travaillons en étroite collaboration avec l’industrie américaine de défense et nous avons l’intention de poursuivre cette coopération. Il existe tout simplement des systèmes que nous ne possédons pas encore ou que nous ne sommes pas actuellement en mesure de produire. Or nous en avons besoin de toute urgence au cours des cinq à dix prochaines années », déclarait en juillet le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius.
En tant que moteur traditionnel de l’intégration européenne, l’axe franco-allemand joue un rôle déterminant dans la capacité de l’Union à avancer. Mais rarement cette relation aura été soumise à des tensions aussi visibles que celles qui se manifestent actuellement dans les négociations sur le prochain budget pluriannuel de l’UE.
## La « préférence européenne » au cœur du débat
La proposition initiale de la Commission européenne prévoit de consacrer 131 milliards d’euros à la défense, à la sécurité et à l’espace dans le cadre du nouveau Fonds européen pour la compétitivité, soit cinq fois plus que lors de la précédente période budgétaire.
La France souhaite que ces fonds servent à consolider une véritable base industrielle et technologique de défense européenne. L’Allemagne, elle, entend préserver sa liberté de coopérer avec les entreprises de pays alliés de l’OTAN, notamment la Norvège, le Canada et le Royaume-Uni.
Des éléments de préférence européenne figurent déjà dans la politique de défense de l’UE. Dans le cadre du programme Security Action for Europe (SAFE), du Programme européen d’investissement dans la défense et du prêt destiné à soutenir l’Ukraine, au moins 65 % des équipements de défense achetés doivent être produits en Europe.
Ces dispositifs prévoient toutefois des exceptions lorsque les industriels européens ne sont pas en mesure de répondre aux besoins en matière de délais, de volumes ou de coûts. La France cherche à réduire progressivement ces dérogations, notamment pour certains équipements tels que les intercepteurs antimissiles balistiques ou certains composants de drones.
Au fond, l’Union européenne tente de concilier deux impératifs : répondre immédiatement à la nécessité de renforcer la dissuasion européenne et soutenir l’effort de guerre ukrainien, tout en développant parallèlement les capacités de production européennes afin de réduire, à long terme, les dépendances stratégiques.
« La France et l’Allemagne viennent de deux horizons très différents », estime un diplomate européen cité par Euronews. Les deux pays « ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, mais cette tension est positive, car elle permet de faire avancer le débat ».
Alors que Bruxelles tente de trouver un équilibre entre pragmatisme à court terme et stratégie industrielle à long terme, les tensions franco-allemandes commencent déjà à produire des effets concrets. Elles fragilisent certains projets communs et risquent d’accentuer la fragmentation des politiques industrielles de défense au sein de l’Union.
## Une coopération franco-allemande en difficulté
Au début de l’année, Berlin a annoncé la création d’un système de communications militaires par satellite d’un montant de 10 milliards d’euros. Le projet entre directement en concurrence avec le réseau européen de connectivité sécurisée IRIS², suscitant des inquiétudes quant au risque de duplication des investissements.
En juin, la France et l’Allemagne ont officiellement abandonné leur projet de développer ensemble un avion de combat de nouvelle génération dans le cadre du Système de combat aérien du futur (SCAF), un programme évalué à 100 milliards d’euros, après l’échec des négociations entre les industriels des deux pays.
L’abandon du SCAF soulève également des interrogations sur l’avenir de la coopération franco-allemande dans le domaine des chars, notamment autour du programme MGCS (Main Ground Combat System). Berlin chercherait désormais à renforcer son autonomie nationale et à étudier d’autres options.
Parallèlement, le gouvernement allemand fait pression sur Washington pour obtenir l’autorisation de produire sous licence en Allemagne certains systèmes d’armes américains de pointe, notamment des intercepteurs Patriot et des missiles de croisière Tomahawk.
Pour Paris, ces évolutions témoignent d’une stratégie de type **« Germany first »** : relocaliser la production militaire en Allemagne grâce à des accords de licence à grande échelle avec des entreprises américaines, investir massivement au niveau national tout en plaidant pour une réduction du prochain budget européen.
À Berlin, le constat est tout autre. L’Allemagne considère la France comme l’exception dans ce débat : Paris serait relativement isolé en défendant des règles de préférence européenne particulièrement strictes, qui favoriseraient de fait les entreprises françaises, alors que la majeure partie de l’industrie européenne de défense entretient des relations étroites avec les partenaires de l’OTAN.
« Il faut prendre cette situation au sérieux, car elle constitue un véritable blocage », estime l’eurodéputé Jean-Marc Germain. « Les positions sont non seulement très éloignées, mais elles reposent sur des stratégies complètement différentes en matière de compétitivité européenne et de défense. »



