Politique

« L’immigration est devenue une arme politique » : la mort d’un Marocain lors d’une intervention policière ravive le débat sur la loi sécuritaire italienne

Avant le 19 juillet, peu de personnes en Italie, en dehors de sa famille et de ses proches, connaissaient le nom d’Abderrahim Fakir. Quelques heures plus tard, les dernières minutes de sa vie étaient vues par des milliers d’Italiens.

Des images largement diffusées sur les réseaux sociaux montrent cet homme menotté et maintenu au sol par des policiers dans une rue de Pilastro, un quartier populaire situé dans le nord-est de Bologne.

Âgé de 42 ans, Fakir était un petit entrepreneur né au Maroc, mais installé en Italie depuis son enfance. Deux policiers l’ont plaqué au sol tandis que des secouristes se trouvaient à proximité. À plusieurs reprises, il a demandé de l’aide avant de cesser de bouger.

Abderrahim Fakir a été déclaré mort sur place. Les circonstances exactes de son décès font encore l’objet d’une enquête. Une première autopsie a toutefois fait état d’une compression des poumons.

## Une mort qui provoque une onde de choc en Italie

L’indignation suscitée par la mort de Fakir a rapidement dépassé les limites de Pilastro. Des manifestations ont eu lieu à Bologne et à Rome, tandis que l’affaire alimentait un débat national particulièrement tendu sur la politique du gouvernement de Giorgia Meloni en matière de police et d’immigration.

Elle a également remis sous le feu des projecteurs une vaste loi sur la sécurité adoptée par la coalition dirigée par la Première ministre italienne.

Le cas de Fakir est le premier dans lequel une nouvelle disposition offrant une protection juridique renforcée aux agents publics a été invoquée. Cette mesure prévoit une forme de protection contre les poursuites lorsque les autorités peuvent établir que les agents ont agi en état de légitime défense ou dans le cadre de leurs fonctions.

Les procureurs de Bologne enquêtent sur les deux policiers et quatre professionnels de santé dans le cadre d’une procédure pour homicide involontaire. Mais, en vertu de cette nouvelle disposition, ils ne pourront être officiellement considérés comme suspects que si les autorités concluent que l’usage de la force était injustifié.

Les avocats des deux policiers, qui ont repris leur service lundi, réfutent toute accusation de recours excessif à la force et affirment que leurs clients ont respecté les protocoles en vigueur. Les avocats des professionnels de santé soutiennent, eux aussi, que leurs clients ont agi conformément aux procédures médicales d’urgence.

Les détracteurs de la nouvelle protection juridique estiment toutefois qu’elle confère trop de pouvoirs aux forces de l’ordre et complique leur mise en cause.

Fabio Anselmo, l’avocat de la famille Fakir, estime que cette disposition risque de « saboter » l’enquête.

« Dans cette affaire, cette règle pourrait en pratique créer une forme d’impunité », affirme-t-il.

## À Pilastro, la peur de voir la justice sacrifiée à la politique

Pilastro compte environ 7 000 habitants, dont près d’un quart sont issus de l’immigration. Dans ce quartier populaire, les proches de Fakir craignent eux aussi que la politique ne vienne interférer avec la justice.

Une banderole accrochée à une rambarde, à l’angle de la Via Italo Svevo, la rue où il est mort, proclame : « Vérité et justice pour Fakir – l’État tue. » Des messages similaires ont été inscrits sur des abribus.

Fakir vivait dans un autre quartier de Bologne, mais il revenait régulièrement à Pilastro pour rendre visite à son frère Mohamed et retrouver des amis de son enfance, dont Mike El Canas, lui aussi originaire du Maroc.

Selon El Canas, Fakir avait passé la soirée précédant sa mort avec plusieurs amis. Il était alors de bonne humeur et avait décidé de rester dormir à Pilastro.

« C’était quelqu’un de bien, très gentil et plein de vie, raconte-t-il. Il avait beaucoup d’amis au sein de la communauté marocaine, mais aussi parmi les Italiens. »

Les circonstances précises des heures qui ont précédé son décès restent encore floues.

## Une intervention après un appel pour « un épisode psychiatrique »

La police affirme être intervenue après des signalements de riverains faisant état d’un homme au comportement agité et agressif. Les policiers avaient demandé l’intervention des services de santé, en indiquant que Fakir était en train de subir « un épisode psychiatrique ».

D’autres vidéos tournées par des habitants avant l’arrivée de la police montrent effectivement Fakir dans un état d’extrême agitation et de confusion.

Il est par la suite apparu qu’il avait été orienté vers un suivi en santé mentale au mois de juin.

Dans une lettre publiée par le quotidien *La Repubblica*, Barbara Spinelli, l’avocate qui accompagnait Fakir dans ses démarches de renouvellement de titre de séjour, expliquait que son client craignait une expulsion en raison du nouveau dispositif européen des « hubs de retour ».

Elle racontait également qu’il souffrait du ralentissement de son activité professionnelle, qui l’avait contraint à envisager de licencier certains de ses employés.

## « Tout ce que nous voulons, c’est la vérité et la justice »

Depuis Casablanca, où plusieurs membres de la famille se sont rendus dans l’attente du rapatriement du corps de Fakir, sa sœur Khadija raconte que son frère lui avait confié traverser des difficultés dans sa vie sentimentale. Mais, selon elle, il continuait surtout à se préoccuper des autres.

La famille vit d’autant plus mal la situation que certains responsables politiques d’extrême droite et une partie de la presse italienne conservatrice ont présenté Fakir sous un jour particulièrement déshumanisant, en insistant notamment sur des condamnations liées à la drogue remontant à sa jeunesse et en le décrivant comme un immigré de plus responsable de troubles.

« Abderrahim aidait les personnes qui en avaient besoin. Il était gentil et plaisantait avec tout le monde. C’était Abderrahim », affirme Khadija.

Elle dit ne pas avoir eu le courage de regarder les vidéos de l’intervention. Un témoin lui a toutefois raconté que son frère était très agité et demandait de l’aide.

« Ils auraient pu le calmer autrement. Pourquoi a-t-il fallu qu’il se retrouve entre les mains de la police de cette manière ? », demande-t-elle.

Après avoir lancé une collecte de fonds pour contribuer aux frais judiciaires, la famille a été confrontée à une vague de commentaires en ligne l’accusant de vouloir profiter financièrement de la mort de Fakir.

« Je paierais trois millions d’euros pour récupérer mon frère, dit Khadija. Tout ce que nous voulons, c’est la vérité et la justice de la part de l’État italien. Ceux qui ont mal agi doivent en répondre. »

## À Pilastro, un quartier habitué à être stigmatisé

Les habitants de Pilastro connaissent bien les accusations et les stigmatisations politiques.

Le quartier avait déjà été au centre d’une polémique lors de la campagne des élections régionales de 2020. Matteo Salvini, alors dirigeant de la Ligue et aujourd’hui vice-président du Conseil italien, avait sonné à la porte d’une famille tunisienne pour lui demander, via l’interphone, si elle vendait de la drogue.

Salvini, qui s’est par le passé affiché en uniforme de policier, a depuis pris la défense des forces de l’ordre dans l’affaire Fakir.

Pilastro a également subi les conséquences d’une autre disposition de la loi sécuritaire visant à réprimer certaines formes de contestation pacifique.

Plus tôt cette année, 33 personnes avaient été condamnées à plusieurs milliers d’euros d’amendes au total lors d’une manifestation contre la construction d’un musée qui doit occuper une partie importante du seul parc du quartier. L’un des manifestants avait même été placé en détention pendant plusieurs jours après être monté dans un arbre.

Depuis la mort de Fakir, beaucoup d’habitants hésitent pourtant à prendre publiquement la parole.

« La police a le pouvoir, elle a un uniforme qui la protège, et nous, nous ne sommes personne, estime El Canas. Mais nous devons parler. Sinon, que va-t-il arriver aux citoyens ordinaires comme nous ? »

## Une politique sécuritaire de plus en plus controversée

Fabio Anselmo souligne que la grande majorité des policiers italiens font correctement leur travail. Mais certains, estime-t-il, « absorbent inévitablement le climat politique dans lequel ils évoluent ».

Alors que Giorgia Meloni cherche à obtenir un nouveau mandat lors des prochaines élections législatives, tout en faisant face à l’émergence d’un nouveau concurrent à l’extrême droite, Roberto Vannacci, le climat politique italien pourrait encore se tendre.

La Première ministre a fait de la sécurité et de l’immigration deux des thèmes centraux de son action politique. La question migratoire s’est notamment retrouvée au cœur de ses prises de position récentes après l’arrivée massive de migrants marocains dans l’enclave espagnole de Ceuta.

Pour Cecilia Sottilotta, professeure associée de sciences politiques à l’Università per Stranieri de Pérouse, l’affaire Fakir montre concrètement comment le discours politique et les nouvelles lois sécuritaires peuvent se traduire dans la vie quotidienne.

« L’affaire Fakir montre comment les mots et ce type de lois se répercutent concrètement sur le terrain », estime-t-elle.

Selon elle, ces mesures sécuritaires ne sont toutefois pas nouvelles : elles figurent depuis longtemps dans les projets de l’extrême droite italienne, qui défend traditionnellement une plus grande liberté d’action pour la police.

« Il faut regarder le tableau d’ensemble, poursuit-elle. L’immigration est devenue une arme politique. Ce n’est pas nouveau, mais nous allons probablement en voir davantage à l’approche des élections. »

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