Politique

La percée de l’AfD révèle les fractures d’une Allemagne en crise

L’Allemagne célébrera le mois prochain sa fête de l’Unité, mais le triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt a mis en lumière à quel point le pays reste profondément divisé.

Trente-six ans après la chute du mur de Berlin, l’ancien Est communiste demeure, sur les plans psychologique, économique et politique, **un autre pays**.

Mais la performance sans précédent de l’AfD — l’Alternative pour l’Allemagne — lors de cette élection régionale dans l’Est pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières de la Saxe-Anhalt.

La CDU du chancelier Friedrich Merz traverse une crise majeure après sa lourde défaite dans le Land, où elle n’est arrivée qu’en deuxième position.

Selon un sondage réalisé à la sortie des urnes, l’AfD a obtenu un spectaculaire **44,5 % des voix**, contre seulement 18,5 % pour la CDU, un résultat encore plus mauvais que ne le prévoyaient les sondages avant le scrutin.

L’AfD pourrait toutefois ne pas parvenir à réunir une majorité suffisante pour gouverner seule le Land. Mais ce résultat affaiblit considérablement Friedrich Merz, à quelques semaines de deux autres élections régionales qui pourraient marquer le début de la fin pour le chancelier conservateur, régulièrement critiqué pour ses déclarations maladroites.

Campaign posters in Magdeburg. The state election has been fiercely contested and could see the AfD break through the ‘firewall’ separating it from mainstream politicsCampaign posters in Magdeburg. The state election has been fiercely contested and could see the AfD break through the ‘firewall’ separating it from mainstream politics

## Une crise d’identité allemande

Le scrutin met à nu une crise identitaire qui traverse l’Allemagne : le pays doit-il rester une démocratie libérale centriste, fermement ancrée dans l’Otan, ou s’orienter vers une droite radicale plus proche de Vladimir Poutine ?

L’AfD, favorable à un rapprochement avec Moscou, a fait l’objet de nombreuses accusations liées à la présence de sympathisants nazis en son sein. Le parti a également été placé sous la surveillance des services de renseignement allemands en raison de ses positions d’extrême droite.

Le vote de dimanche a fait voler en éclats l’un des tabous politiques les plus persistants de l’Allemagne d’après-guerre. Il pourrait permettre à l’AfD de former un gouvernement régional si elle parvient à obtenir la majorité des sièges au parlement de Saxe-Anhalt.

Le rêve de la réunification allemande semble ainsi avoir été progressivement érodé par l’incapacité des gouvernements successifs à intégrer pleinement les anciens Länder communistes à l’économie de la première puissance de l’Union européenne.

Le **« Mauer im Kopf »**, le « mur dans les têtes », n’est toujours pas tombé. Trente-six ans après la réunification, l’Est et l’Ouest continuent de s’opposer sur certaines des questions les plus fondamentales liées à l’identité allemande.

## L’héritage économique de la RDA

Dans les années qui ont suivi la réunification, l’Est a connu un important **exode des cerveaux** vers l’Ouest. La population qui y est restée est aujourd’hui plus âgée, souvent désabusée et marquée par le sentiment de vivre dans une société à deux vitesses.

Les usines publiques, autrefois perçues comme des garanties d’emploi à vie, ont été vendues ou démantelées. Plus de **2,5 millions d’emplois** ont ainsi disparu, laissant derrière elles des régions profondément désindustrialisées.

Sans surprise, dans ces territoires économiquement fragiles, l’inquiétude face à l’immigration est plus forte que dans l’Ouest, plus riche et généralement plus libéral sur le plan sociétal.

L’autre héritage de l’ancienne République démocratique allemande (RDA) est une certaine proximité persistante avec la Russie et une méfiance à l’égard de l’Otan. Ce sont précisément dans ces régions que l’AfD a construit ses principaux bastions électoraux.

An AfD rally before Sunday’s election. The party has become the de facto opposition in the Bundestag An AfD rally before Sunday’s election. The party has become the de facto opposition in the Bundestag

## Angela Merkel, incarnation du centre politique

La dirigeante allemande qui a le plus incarné l’ancienne tradition centriste est Angela Merkel. Née et élevée en Allemagne de l’Est, elle parlait couramment russe.

Même si elle a cherché à renforcer les relations avec Moscou, notamment dans le domaine énergétique, elle n’a pas gouverné comme une chancelière « de l’Est ». Elle a pourtant joué un rôle indirect mais déterminant dans la naissance de l’AfD.

Le parti a été fondé par un groupe d’universitaires en réaction notamment au soutien d’Angela Merkel aux plans de sauvetage des pays d’Europe du Sud pendant la crise de la zone euro.

Le nom même du parti — Alternative pour l’Allemagne — constituait une réponse ironique à une formule devenue emblématique de l’ère Merkel : certaines politiques devaient être adoptées parce qu’il n’existait **« aucune alternative »**.

Longtemps minée par les querelles internes, l’AfD semblait condamnée à rester marginale jusqu’à la crise migratoire de 2015.

La décision d’Angela Merkel d’ouvrir largement les frontières allemandes à plus d’un million de migrants a profondément transformé le parti, qui s’est progressivement mué en formation populiste hostile à l’immigration.

Lors des dernières élections législatives, l’AfD a obtenu son meilleur résultat national depuis sa création, terminant deuxième. Elle est désormais devenue, de fait, la principale force d’opposition au Bundestag.

Elle devrait également remporter une autre élection régionale dans l’Est, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, plus tard ce mois-ci.

Ironiquement, c’est désormais l’Ouest qui semble se rapprocher politiquement de l’Est, alors que la popularité de l’AfD gagne du terrain dans l’ensemble du pays.

Les sondages récents placent le parti largement en tête au niveau national, avec près de **28 % des intentions de vote**, contre 21 % pour la CDU. L’AfD a même enregistré ces dernières années des progrès inattendus lors d’élections régionales dans l’Ouest.

Le parti espère désormais que la coalition de Friedrich Merz avec les sociaux-démocrates du SPD, crédités d’environ 12 % dans les sondages, finira par imploser et provoquer des élections législatives anticipées.

Opponents of the AfD gathered in the state capital, Magdeburg, on Saturday, staging a Festival of DemocracyOpponents of the AfD gathered in the state capital, Magdeburg, on Saturday, staging a Festival of Democracy

## Le « cordon sanitaire » autour de l’AfD

Les partis traditionnels allemands maintiennent un **« cordon sanitaire »** autour de l’AfD. Ils coopèrent pour empêcher son accès au pouvoir, estimant que ses positions sont trop extrêmes.

Mais cette stratégie pourrait devenir de plus en plus difficile à maintenir si l’AfD parvient à reproduire à l’échelle nationale son succès de Saxe-Anhalt.

Si le parti réussit à franchir ce cordon et à entrer au gouvernement fédéral, les conséquences pourraient être considérables pour les relations de l’Allemagne avec l’Union européenne comme pour son soutien à l’Ukraine.

L’AfD a adopté le concept de **« remigration »**, une notion initialement popularisée par des mouvements d’extrême droite qui défendaient l’expulsion des étrangers, y compris de ceux disposant d’un statut légal.

Le programme officiel de l’AfD en donne toutefois une définition plus limitée : le parti propose notamment d’expulser les étrangers condamnés pour des crimes ou ceux qui ne disposent d’aucun droit légal de séjour en Allemagne.

Ces positions alimentent néanmoins les accusations selon lesquelles l’extrême droite allemande risque de ramener le pays vers les heures les plus sombres de son histoire, alors que la Russie de Vladimir Poutine projette à nouveau son ombre sur l’Europe.

L’Union soviétique s’est effondrée 25 mois après la chute du mur de Berlin, donnant lieu à l’idée que la démocratie libérale avait définitivement triomphé à travers le monde.

Cette vision d’une **« fin de l’Histoire »** apparaît aujourd’hui bien prématurée.

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