Le bras de fer commercial entre les États-Unis et le Canada ne porte plus seulement sur les droits de douane. Il touche désormais à une question particulièrement sensible pour le Québec : la protection de la langue française et de son identité culturelle.
Le Premier ministre canadien Mark Carney a dénoncé des « menaces » qu’il juge inacceptables de la part de Washington concernant le statut du français au Canada. Selon les autorités québécoises et plusieurs médias canadiens, les États-Unis chercheraient notamment à obtenir des concessions sur certaines règles québécoises imposant l’usage du français sur les appareils électroménagers et leurs modes d’emploi, ainsi que sur les mesures destinées à promouvoir les contenus culturels francophones.
Cette dimension culturelle, inhabituelle dans une négociation commerciale, donne une nouvelle tournure au conflit entre les deux voisins nord-américains.
## Le français, une question identitaire pour le Québec
La guerre commerciale entre Washington et Ottawa s’est intensifiée après l’échec des négociations la semaine dernière. Mais au-delà des tarifs douaniers, c’est désormais la question de l’identité québécoise qui s’est invitée au cœur du bras de fer.
Pour Mark Carney, les négociations portent notamment sur les aides canadiennes à la culture francophone, la place des médias francophones en ligne et les obligations de bilinguisme concernant l’étiquetage des produits vendus au Canada.
Le Premier ministre canadien considère ces mesures comme des « droits fondamentaux » et estime qu’il existe « un énorme fossé » entre les positions canadienne et américaine.
Pour le Québec, la question est particulièrement sensible. Seule province majoritairement francophone du Canada, le Québec cherche depuis plusieurs décennies à préserver l’usage du français face à la prédominance économique et culturelle de l’anglais en Amérique du Nord.
« Notre identité n’est pas négociable », a écrit dimanche la Première ministre du Québec, Christine Fréchette, dans une publication sur les réseaux sociaux.
La position de Québec bénéficie d’un large soutien dans la province. Selon un sondage publié dimanche par l’Angus Reid Institute, 85 % des Québécois approuvaient la décision de rompre les négociations avec Washington, soit le taux de soutien le plus élevé parmi les dix provinces canadiennes.
## Des règles québécoises qui irritent Washington
Selon les médias canadiens, Washington aurait demandé des concessions concernant certaines réglementations québécoises, notamment celles qui imposent l’utilisation du français sur les appareils et dans leurs notices d’utilisation.
Les discussions porteraient également sur la législation québécoise destinée à favoriser la présence de contenus culturels francophones sur les plateformes numériques.
Une récente réforme permet notamment au Québec d’intervenir sur la quantité de contenus en français proposés par les plateformes numériques et sur la visibilité qui leur est accordée. Pour les entreprises américaines du secteur technologique, ces obligations peuvent se traduire par des coûts supplémentaires.
Le quotidien anglophone *Montreal Gazette* a rapporté que ces règles figuraient parmi les sujets abordés dans les discussions commerciales entre Ottawa et Washington.
## Washington minimise la question linguistique
Du côté américain, le représentant au Commerce Jamieson Greer a toutefois cherché à minimiser l’importance de la question linguistique dans les négociations.
Interrogé lundi par CNBC, il a qualifié cette controverse de « drôle de fausse histoire ».
Washington reproche surtout au gouvernement canadien de contraindre les entreprises technologiques américaines à consacrer une partie de leurs revenus au financement de leurs concurrents canadiens.
« Ce que nous n’aimons pas, c’est une situation dans laquelle le gouvernement fédéral canadien oblige les entreprises technologiques américaines à prendre leurs bénéfices et à en reverser une partie à leurs concurrents au Canada », a déclaré Jamieson Greer.
Le responsable américain a toutefois reconnu la légitimité des préoccupations québécoises.
« Je comprends pourquoi les Québécois veulent avoir des contenus en français et tout ce qui va avec. Et nous pensons que c’est quelque chose qui a beaucoup de valeur », a-t-il ajouté.
## Une guerre commerciale qui devient culturelle
Les tensions commerciales entre les deux pays interviennent alors que le Canada fait face à de nouveaux droits de douane américains portant sur quelque 20 milliards de dollars d’exportations, ainsi qu’à un doublement des droits visant les véhicules canadiens.
Mark Carney a promis que le Canada répondrait aux mesures américaines « dollar pour dollar ».
Mais derrière les tarifs et les négociations commerciales se joue désormais un autre rapport de force. Pour Ottawa et surtout pour Québec, la défense du français dépasse largement la question économique : elle touche à l’identité même de la province.
À l’heure où Washington cherche à obtenir davantage de concessions commerciales de son voisin, le gouvernement canadien semble donc vouloir tracer une ligne rouge autour de la langue et de la culture francophones.

